CACAO ET CAFÉ : LE PARADOXE DE LA PROSPÉRITÉ ET L’URGENCE D’UNE RÉVOLUTION STRUCTURELLE

Le cacao et le café ne sont pas de simples spéculations agricoles en Afrique centrale et au Cameroun ; ils incarnent l’histoire, la sueur et la souveraineté économique des territoires ruraux. Produite intégralement par les planteurs locaux, la fève de cacao représente l’une des rares filières stratégiques où la maîtrise de l’amont agricole est totale et souveraine. Pourtant, de l’âge d’or régulé à l’illusion des flambées spéculatives récentes, le monde rural demeure prisonnier d’un paradoxe tenace : une richesse considérable générée à la base, mais une vulnérabilité systémique subie par ceux qui la créent.
1. De l’âge d’or à la grande illusion : historique d’une déstabilisation
L’ère de la régulation et l’écosystème prospère
Durant les décennies de fonctionnement des mécanismes de stabilisation (à l’instar de l’ex‑ONCPB), la filière constituait la véritable colonne vertébrale des économies locales. La garantie des prix d’achat offrait une prévisibilité financière qui irriguait l’ensemble du tissu rural. Par un effet d’entraînement vertueux, la monétarisation du monde rural stimulait les cultures vivrières et l’élevage, soutenant un pouvoir d’achat décent et un niveau de vie équilibré.
Le choc de la libéralisation et le désengagement de l’État
Sous le diktat des ajustements structurels au début des années 1990, le démantèlement brutal des structures de régulation a laissé les producteurs démunis face aux chocs extérieurs, aux aléas climatiques, à la poussée des ravageurs et à la voracité d’acheteurs intermédiaires non régulés. En transférant l’intégralité du risque de marché sur le maillon le plus faible, la libéralisation a brisé la dynamique de progrès social en milieu rural.
L’illusion des flambées de cours
L’embellie historique constatée autour de 2023‑2024 a fait renaître l’espoir d’une prospérité retrouvée. Mais cette « bulle », portée par des tensions éphémères sur l’offre mondiale et la spéculation financière internationale, n’a duré que l’espace d’une campagne. La retombée brutale des cours est venue rappeler que sans mécanismes structurels d’amortissement et de captation de la valeur, la prospérité du producteur reste un mirage dépendant des marchés boursiers de Londres ou New York.
2. Le paradoxe institutionnel : dépendance, infantilisation et atomisation
Mécanisme actuel (Assistance et trappe à pauvreté)
Redevances et prélèvements sur le produit des planteurs
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Dispersion en structures budgétivores et subventions ponctuelles
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Producteur fragilisé, dépendant et vulnérable aux marchés
Modèle souverain (Autonomisation et transformation)
Fonds collectés (FODECC / redevances de la filière)
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Banque professionnelle des producteurs et coopératives fortes
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Investissement, transformation locale et souveraineté financière
Le piège de la dépendance sous perfusion
Au lieu de voir émerger des coopératives puissantes, capables d’exporter directement ou de peser sur la fixation des prix, le paysage institutionnel s’est complexifié par la superposition d’organismes budgétivores. Le producteur est maintenu dans une forme d’infantilisation économique : on lui redistribue ponctuellement, sous forme de subventions, de primes de qualité ou d’intrants phytosanitaires, ce qui a été préalablement prélevé sur son propre labeur. Ces mécanismes d’assistance étouffent l’esprit d’entreprise rurale au lieu de bâtir une indépendance financière durable.
L’incoopération et les dérives associatives
Les organisations de producteurs (OP) et coopératives demeurent trop souvent de simples associations de façade ou de circonstance. Au lieu de servir de levier d’agrégation de la production et de négociation collective, elles deviennent parfois des réceptacles pour capter des marchés publics ou des subventions volatiles, sans impact réel sur la productivité ou la qualité de vie des membres.
3. Plaidoyer pour une révolution structurelle et souveraine
Création de la Banque des Producteurs
L’épargne et les redevances générées par la filière (notamment via le FODECC) doivent cesser d’alimenter le fonctionnement administratif pour devenir un levier de capitalisation directe.
- Souveraineté financière : créer un établissement financier dédié — la Banque des Producteurs — détenu majoritairement par les professionnels du secteur.
- Investissement ciblé : financer le renouvellement du verger, l’accès au crédit de campagne à taux bonifié, l’équipement des coopératives et l’acquisition de technologies de première transformation.
Restructuration du modèle coopératif
Passer de l’associationnisme passif à de véritables entreprises coopératives à haute performance managériale.
- Coopératives autonomes et professionnelles, capables de gérer des unités de collecte, de séchage aux normes internationales et de commercialisation directe.
- Éliminer les intermédiaires spéculatifs en accordant aux coopératives structurées le monopole de l’achat de premier niveau au prix garanti.
Industrialisation et valorisation de l’écosystème du cacao
La transformation locale intégrée est le seul garant d’une captation durable de la valeur ajoutée sur le territoire national.
- Transformation de la fève : dépasser le stade d’exportateur brut pour transformer localement au moins 50 % de la récolte nationale (beurre, poudre, masse de cacao).
- Valorisation des sous‑produits : exploiter le potentiel sous‑estimé des cabosses (jus, compost, bioénergie), créant une économie circulaire rurale génératrice d’emplois secondaires pour les jeunes et les femmes.
Refondation de la formation et de la recherche
Revisiter les cursus académiques et techniques pour remettre l’économie des spéculations locales au cœur de la formation. L’enseignement de la gestion des exploitations, de la bioéconomie et des mécanismes de marchés de matières premières doit cesser d’être une option pour devenir un pilier de la formation agronomique et économique.
Conclusion
Le cacao et le café constituent les fondations de notre souveraineté agricole. Il est temps de rompre avec l’assistanat budgétivore pour restituer aux producteurs le contrôle économique de leur travail. La création d’instruments financiers propres et le basculement vers la transformation structurelle locale ne sont plus de simples options de développement : ce sont des exigences de justice sociale et de dignité pour le monde rural.
Joseph Marie ELOUNDOU
Journaliste Economiste
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