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Education

ENTREPRISES UNIVERSITAIRES : LE CAMEROUN PEUT-IL PROFESSIONNALISER SES SCIENCES THÉORIQUES ?

Pourquoi ceux qui ont les compétences scientifiques sont sans emplois ?

Le système de l'enseignement supérieur au Cameroun se trouve aujourd'hui à la croisée des chemins, marqué par un paradoxe structurel profond : d'un côté, une explosion démographique estudiantine avide de savoirs et, de l'autre, un marché de l'emploi saturé qui peine à absorber des vagues successives de diplômés. Malgré les réformes successives, la formation universitaire reste largement perçue comme une fabrique de chercheurs abstraits ou de théoriciens déconnectés des réalités productives du pays. Face à l'urgence sociale que représente le chômage des jeunes, il devient impératif de repenser le rôle des temples du savoir. L'université ne peut plus se contenter d'être un lieu de délivrance de parchemins ; elle doit muter pour devenir le principal vivier de la création d'entreprises. Cette transformation exige de briser les clivages historiques entre les institutions d'État et le secteur privé de l'enseignement afin de mettre la science, la technique et l'incitation gouvernementale au service d'une véritable révolution entrepreneuriale nationale.

1. La passion et l'alignement académique : Fondements de l’acquisition des savoirs

L’ancrage de la passion comme moteur de l'excellence académique
La quête de longues études ne trouve sa justification profonde que lorsqu'elle est solidement ancrée sur le préalable d’une passion authentique pour une science ou un domaine précis. C'est cette dynamique émotionnelle et intellectuelle qui transforme l'étudiant en un chercheur actif, capable d'absorber des volumes massifs de connaissances sans sombrer dans le découragement. Au Cameroun, face aux difficultés structurelles des campus, seule une vocation intrinsèque permet de transcender les obstacles logistiques pour atteindre une véritable maîtrise cognitive. Qu'il s'agisse de se passionner pour la biotechnologie végétale à l'Université de Yaoundé I ou pour le codage de systèmes complexes, la passion agit comme un catalyseur. Elle transforme l'apprentissage passif en une quête de solutions, condition sine qua non pour que le savoir théorique s’enracine et se mue en une expertise pointue.

De la théorie à la technicité : La dualité nécessaire du savoir-faire
L’acquisition des savoirs ne peut se limiter à une mémorisation abstraite ; elle doit impérativement s'articuler autour de la transition vers le savoir-faire technique et pratique. Les compétences théoriques, si denses soient-elles dans nos amphithéâtres, restent stériles si elles ne rencontrent pas des espaces d'application immédiate où se déploie leur usage technique. C'est par la confrontation régulière avec le réel, à travers des laboratoires ou des fermes expérimentales, que l'étudiant camerounais valide ses compétences. En traduisant les formules de chimie organique en techniques de formulation biopesticide pour protéger les plantations de cacao de la Sanaga-Maritime, l'apprenant saisit la valeur utilitaire de sa science. Cette dualité maîtrisée entre la rigueur conceptuelle et l'agilité pratique est le socle de l'employabilité, formant des cadres capables d'innover face aux défis du marché.

2. Le paradoxe universitaire camerounais : Entre prestige scientifique et urgence professionnelle

Le mythe du diplôme d'État face à la réalité du marché de l'emploi
Il existe au Cameroun un paradoxe frappant : les diplômes et doctorats issus des universités d'État bénéficient d'une survalorisation sociale et symbolique par rapport à ceux des Instituts Professionnels de l'Enseignement Supérieur (IPES). Cette perception, solidement ancrée dans l'imaginaire collectif, associe la scientificité publique à la noblesse de l'esprit et à l'autorité académique suprême. Pourtant, cette reconnaissance académique cache une réalité économique brutale, car ces institutions prestigieuses peinent à créer de la richesse tangible et leurs diplômés se retrouvent massivement frappés par le chômage. Un docteur en botanique approfondie peut ainsi se retrouver sans emploi, faute d'avoir appris à transformer ses recherches sur les plantes médicinales locales en médicaments standardisés et commercialisables. Cette sacralisation du titre public nourrit un système où le prestige du parchemin prime sur la capacité réelle à transformer le tissu économique national.

L'efficacité silencieuse des IPES comme stratégie de survie économique
À l'inverse, les universités privées et les IPES, bien que parfois perçus comme de simples usines à formations courtes, garantissent une bien meilleure survie économique aux étudiants. Malgré des coûts de scolarité élevés qui freinent l'accès des classes populaires, ces institutions orientent leurs curricula vers les besoins immédiats des entreprises de la place. En focalisant leurs efforts sur des compétences directes, comme la comptabilité informatisée, le développement d'applications mobiles ou la maintenance d'équipements de transformation agro-industrielle à Douala, elles préparent plus efficacement à l'auto-emploi. Un diplômé d'IPES en comptabilité saura immédiatement monter le business plan d'une coopérative de manioc à Obala. Cette agilité opérationnelle compense leur déficit de prestige scientifique, prouvant que la rentabilité directe du savoir devient une arme de résilience majeure.

3. La complémentarité systémique : Mettre le public et le privé en synergie

La scientificité publique au service de l'ingénierie professionnelle privée
Pour impulser un développement endogène durable, le Cameroun doit impérativement briser la frontière invisible entre les universités d'État et les IPES afin de bâtir une véritable complémentarité. Les universités d'État, grâce à leurs laboratoires de recherche fondamentale, détiennent le monopole de la haute scientificité. En mettant ces savoirs au service des universités privées, elles peuvent leur fournir les bases théoriques indispensables pour concevoir des formations plus denses. Par exemple, la recherche universitaire publique sur les propriétés génétiques des sols de l'Ouest-Cameroun peut être exploitée par un IPES agricole pour former ses techniciens à l'optimisation des rendements de maïs. Cette synergie permettrait aux IPES de dépasser la simple exécution technique pour évoluer vers l'ingénierie complexe, transformant la recherche publique en solutions industrielles applicables.

La flexibilité des IPES comme vecteur de professionnalisation des sciences
Réciproquement, les universités d’État ont urgemment besoin d'intégrer les modèles managériaux et la flexibilité opérationnelle qui caractérisent les institutions privées pour professionnaliser leurs filières scientifiques. Les IPES possèdent une expertise fine dans la gestion des partenariats avec le secteur privé, l'ajustement rapide des programmes et l'accompagnement vers l'insertion. En s'inspirant de cette culture du résultat, les universités publiques pourraient ajouter de la valeur pratique à leurs sciences dures et humaines. Un département de pharmacie de l'université d'État pourrait s'associer à la direction d'un IPES de gestion pour apprendre aux étudiants à breveter, package et distribuer des gels antiseptiques à base d'essences locales. Cette mise en synergie créerait un écosystème global où la science produit de la richesse.

4. L'entreprise étudiante et la gouvernance des compétences partagées

La structuration des écosystèmes pluridisciplinaires au sein des campus
La création d'entreprises universitaires performantes exige de rassembler des compétences académiques diverses au sein d'une même plateforme collaborative structurée. Pour ce faire, l'administration universitaire doit cartographier les talents dès les premières années et briser les silos traditionnels qui séparent les facultés. En regroupant un étudiant en agronomie d'une université d'État, un développeur informatique d'un IPES et un étudiant en marketing d'une faculté de gestion, on crée une cellule entrepreneuriale complète. Ce collectif peut développer une start-up numérique dédiée à la livraison directe des produits vivriers du Grand-Mbam vers les marchés urbains de Yaoundé. Cette mise en commun des compétences au sein d'incubateurs certifiés permet de transformer une simple idée en un projet de PME solide, où chaque membre apporte une brique scientifique ou managériale indispensable.

La gouvernance et le management des talents étudiants co-créateurs
Gérer un collectif d’étudiants compétents et ambitieux requiert un cadre de gouvernance strict, inspiré des meilleures pratiques du management de projet et des start-up d'État. L’université doit jouer le rôle de tuteur légal à travers la mise en place de chartes de co-création qui définissent la répartition de la propriété intellectuelle. La gestion de ces équipes doit être confiée à des managers de l'innovation ou à des professionnels du secteur de l'agro-industrie intégrés aux campus, capables de canaliser l'énergie créatrice des jeunes. Qu'il s'agisse de piloter un projet universitaire de fabrication de mini-tracteurs adaptés au relief camerounais ou d'unités mobiles de séchage de fruits, une discipline managériale rigoureuse est de mise. En instaurant des indicateurs de performance clairs, l'université prépare les étudiants à collaborer sous pression, transformant le savoir collectif en force économique.

5. L'incitation gouvernementale : Le levier fiscal comme moteur de résorption du chômage

L'exonération fiscale de trois ans comme bouclier de survie pour les start-up universitaires
Pour matérialiser cette vision de l'université comme vivier d'entreprises, le gouvernement camerounais doit accorder des avantages majeurs aux entités créées au sein de ces institutions, au premier rang desquels une exonération fiscale totale de 3 ans. Cette trêve fiscale est une mesure vitale pour les jeunes pousses académiques, car elle leur permet de traverser la phase critique du démarrage sans être étouffées par la pression fiscale. Qu'il s'agisse d'une usine étudiante de transformation de la tomate en concentré ou d'une agence de services numériques en cybersécurité, réinvestir l'intégralité des premiers bénéfices dans la recherche et le développement consolide le modèle économique. Ce coup de pouce réglementaire transforme les campus en zones franches d'innovation, incitant massivement les jeunes à choisir l'auto-emploi productif.

La création d'emplois de masse et l'allègement des charges sociales
Au-delà de l'exonération fiscale directe, le gouvernement a tout intérêt à coupler cette mesure à des allègements substantiels sur les charges patronales et sociales pour toute entreprise universitaire qui recrute d'autres diplômés. Cette stratégie incitative transforme directement le dynamisme académique en un levier de résorption du chômage des jeunes, qui représentent la composante démographique la plus importante du Cameroun. En facilitant l'embauche de pairs pour des postes d'ingénieurs agronomes de terrain ou de gestionnaires de réseaux logistiques, l'État délègue la création d'emplois à l'écosystème universitaire. À long terme, ce sacrifice fiscal temporaire de trois ans est largement compensé par la naissance d'un nouveau tissu de PME nationales solides, prêtes à élargir l'assiette fiscale tout en ayant endigué la crise de l'emploi des diplômés.

En somme, transformer l'université camerounaise en un incubateur géant d'entreprises n'est plus une simple option académique, mais un impératif de souveraineté économique. En abolissant la frontière artificielle entre la noblesse scientifique des universités d'État et le pragmatisme des IPES, le Cameroun jetterait les bases d'un modèle éducatif révolutionnaire et auto-suffisant. Ce mariage vertueux entre théorie fondamentale et technique de terrain, solidement soutenu par un cadre fiscal incitatif de trois ans, est la clé pour libérer l'immense potentiel créatif de la jeunesse. Si l'État ose franchir le pas de ce réalignement audacieux, l'université cessera enfin de saturer les statistiques du chômage pour devenir le moteur principal de l'émergence nationale, propulsant le Cameroun vers un avenir où le savoir crée de la valeur, des emplois et de la richesse durable.

 Gontran Eloundou

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