SOCADEL: ANTOINE NTSIME APPELER POUR REPARER CE QU’IL AVAIT « GÂTÉ »?
Au Cameroun, l’histoire économique des années 1990 reste marquée par la rigueur et les réformes douloureuses imposées sous la houlette d’Antoine Ntsimi, alors ministre des Finances. Trois décennies plus tard, Paul Biya choisit symboliquement de rappeler cet homme, jadis artisan des privatisations et des ajustements structurels, pour l’associer au processus de renationalisation des entreprises stratégiques. Ce retour inattendu illustre la volonté du régime de solder les comptes avec une période de crise et de repositionner l’État au cœur de l’économie nationale.

Le ministre de la rigueur.
Entre 1992 et 1994, Antoine Ntsimi fut l’exécutant des prescriptions du FMI et de la Banque mondiale. Sous sa direction, les Camerounais subirent une réduction drastique des salaires, une dévaluation brutale du Franc CFA et l’instauration de nouvelles taxes. Ces mesures, présentées comme indispensables pour sauver l’économie, laissèrent une empreinte durable dans la mémoire collective. Elles symbolisent encore aujourd’hui la douleur d’une génération confrontée à la précarité et à la perte de pouvoir d’achat.
La dévaluation et ses séquelles.
La dévaluation de 50 % du Franc CFA en janvier 1994 reste l’un des épisodes les plus marquants de son mandat. Si elle permit de restaurer la compétitivité des exportations, elle plongea des milliers de familles dans la pauvreté. Les prix flambèrent, les salaires amputés ne suffisaient plus, et la confiance dans l’État s’effondra. Antoine Ntsimi devint malgré lui le visage de cette rigueur imposée, celui qui incarna la soumission aux institutions de Bretton Woods.
Les réformes fiscales et les privatisations.
Sous son impulsion, la TVA fut instaurée et les péages routiers généralisés, renforçant la pression fiscale sur les citoyens. Parallèlement, il engagea le processus de privatisation des grandes entreprises publiques, amorçant une ère où l’État se retirait progressivement des secteurs stratégiques. SONEL, CAMSHIP et d’autres fleurons furent placés sur la voie de la cession, ouvrant la porte à des décennies de domination privée sur des services essentiels.
Le paradoxe du rappel.
Aujourd’hui, Paul Biya choisit de rappeler Antoine Ntsimi, non pas pour poursuivre la logique de privatisation, mais pour l’associer à un mouvement inverse : la frénationalisation. Ce geste, hautement symbolique, traduit une volonté politique de montrer que celui qui avait « gâté » le tissu économique par des réformes douloureuses doit désormais contribuer à le réparer. C’est une manière de réécrire l’histoire, de transformer un ancien artisan de la rigueur en acteur de la reconquête économique.
La renationalisation comme réponse.
Le Cameroun, confronté à la faillite de plusieurs entreprises privatisées, redécouvre l’importance de l’État stratège. La reprise en main de sociétés comme Chococam ou la restructuration du secteur énergétique illustrent cette nouvelle orientation. En rappelant Ntsimi, Paul Biya envoie un signal : l’heure est venue de corriger les erreurs du passé et de rétablir la souveraineté économique. Le paradoxe devient un outil politique, une manière de boucler la boucle.
Un message aux institutions internationales.
Ce choix est aussi un message adressé aux partenaires extérieurs. En confiant à Ntsimi un rôle dans la renationalisation, le régime montre qu’il n’a pas renié les réformes d’hier, mais qu’il entend désormais les dépasser. Le Cameroun veut prouver qu’il peut se réapproprier son destin économique, tout en gardant une figure connue des institutions internationales pour rassurer sur la crédibilité du processus.
Le retour d’Antoine Ntsimi dans le paysage économique camerounais illustre la complexité des trajectoires politiques. Jadis symbole de rigueur et de privatisation, il devient aujourd’hui l’acteur d’une reconquête nationale. Paul Biya, en le rappelant, orchestre une mise en scène politique : celle d’un pays qui assume ses erreurs passées pour mieux les corriger. L’histoire retiendra que l’artisan de la crise est devenu, par la volonté du chef de l’État, l’un des instruments de la renaissance économique.
Gontran Eloundou
Analyste politique
+237 673 933 132
- Vues : 384

