Paul Biya: Comment changer de République sans consulter son peuple.

Qu'est-ce qu'une République ?
Une République est un régime politique fondé sur la souveraineté du peuple, l'égalité devant la loi et la séparation des pouvoirs. Elle repose sur un contrat social où les citoyens délèguent leur pouvoir à des représentants élus pour garantir l'intérêt général. Dans ce cadre, la Constitution est la norme suprême qui définit les institutions, les droits et les limites du pouvoir. Changer de République signifie modifier ce pacte fondateur, donc transformer la nature du régime lui-même. Un acte qui exige la participation du peuple, soit par référendum, soit par une assemblée constituante.
Les mécanismes de changement républicain
Le passage d'une République à une autre se fait par révision constitutionnelle ou refondation totale . La première suppose une modification partielle du texte fondamental, la seconde une rupture juridique et symbolique. Dans les démocraties modernes, ces processus nécessitent une consultation populaire directe , car ils touchent à la légitimité du pouvoir. En France, par exemple, le passage de la IVe à la Ve République (1958) s'est fait par référendum. Sans ce consentement, la mutation devient une appropriation du pouvoir par les élites politiques.
Le cadre camerounais
La République du Cameroun est régie par la Constitution du 18 janvier 1996 , elle-même issue de la loi fondamentale de 1972. Cette Constitution a été modifiée en 2008 pour supprimer la limitation des mandats présidentiels. Aujourd'hui, un nouveau projet de loi constitutionnelle déposée en 2025 vise à réviser plusieurs articles, notamment pour créer un poste de Vice-Président et redéfinir les équilibres institutionnels. Ces réformes, bien que présentées comme techniques, ont une portée politique majeure.
La prolongation des mandats : un signal politique.
Le prolongement des mandats des élus locaux, députés et sénateurs sans élection traduit une suspension du principe de souveraineté populaire. En prorogeant ces mandats, le pouvoir exécutif neutralise le renouvellement démocratique et consolide son contrôle sur les institutions. Ce mécanisme, souvent justifié par des raisons administratives ou sécuritaires, est en réalité un instrument de continuité politique.
La révision constitutionnelle en cours.
Le projet de loi constitutionnelle actuellement débattu au Parlement camerounais modifie des articles clés relatifs à la présidence, à la succession et à la structure du pouvoir. L'introduction du poste de Vice-Président, nommé par le Chef de l'État, renforce la verticalité du pouvoir et réduit la marge de contrôle parlementaire. Cette réforme, sans consultation populaire, apparaît comme une transformation du régime sous couvert de modernisation institutionnelle.
Le rôle du peuple dans la légitimité républicaine.
Dans toute République, le peuple est la source de la légitimité. Le priver de consultation lors d'un changement même constitutionnel revient à nier le principe fondateur de la République elle-même. Les mécanismes de participation — référendum, débat public, consultation citoyenne — garantissent que la transformation du régime reste conforme à la volonté collective. Leur absence ouvre la voie à une dérive autoritaire.
Le discours politique et la rhétorique du progrès.
Le pouvoir actuel justifie ces réformes par la nécessité d'adapter les institutions aux exigences du temps ». Cette rhétorique du progrès masque une centralisation accumulée du pouvoir. En science politique, ce type de discours est typique des régimes hybrides : ils empruntent le vocabulaire démocratique pour légitimer des pratiques non démocratiques. L'on note que le pouvoir justifie les prorogations de mandats par un éventuel déficit budgétaire.
Les implications institutionnelles
Changer de République sans consultation populaire entraînent une crise de légitimité . Les institutions deviennent des instruments de continuité du pouvoir plutôt que des garantes de la souveraineté nationale. Le Parlement, censé être le lieu du débat démocratique, se transforme en chambre d'enregistrement. La séparation des pouvoirs s'affaiblit, et la République se vide de son contenu démocratique.
Les politiques et réactions sociales
Des voix s'élèvent, notamment celles de dirigeants comme Cabral Libii , pour dénoncer une révision constitutionnelle qui « ne protège pas le peuple ». Ces critiques traduisent une inquiétude croissante face à la confiscation du pouvoir. La société civile, quant à elle, reste fragmentée, ce qui limite la capacité de mobilisation populaire. Maurice Kamto quant à lui parle d'une "violation constitutionnelle", et de "l'illégitimité institutionnelle".
Le Cameroun semble engagé dans une mutation institutionnelle profonde, où la République se redéfinit sans consultation citoyenne. Ce processus, s'il se poursuit, marquera une rupture entre le pouvoir et la nation : une République sans peuple n'est plus une République : c'est une monarchie constitutionnelle déguisée , où la légitimité ne vient plus du suffrage, mais de la longévité du pouvoir.
Gontran Eloundou
Analyste politique
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