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CAMEROUN : POURQUOI PAUL BIYA NE FAIT PAS DE DISCOURS LE 20 MAI, JOUR DE FÊTE NATIONALE ?

Le Cameroun est l’un des rares pays au monde où, le jour de sa fête nationale, le Président de la République n’offre pas de discours à la nation et cela depuis plusieurs décennies. Exception faite en 1984 : À la suite de la tentative manquée de coup d'État du 6 avril, Paul Biya s'est adressé aux Camerounais le 19 mai pour remobiliser le pays et le 19 mai 2020, dans le contexte de la crise sanitaire mondiale, il a prononcé un message télévisé pour organiser la riposte nationale contre la pandémie de COVID-19. Assistons-nous à un stratagème politique ou la volonté de Paul Biya de manifester silencieusement une réelle rupture avec cette fête ? Qu’en est-il exactement ?

 Le Cameroun vit au rythme de deux grandes fêtes nationales : le 11 février, consacré à la jeunesse, et le 20 mai, célébré comme la fête de l’unité. Pourtant, une différence majeure interpelle : le président Paul Biya s’exprime chaque année le 10 février, mais reste silencieux le 20 mai. Ce choix n’est pas anodin. Il révèle une stratégie politique où la parole présidentielle se concentre sur la jeunesse, tandis que l’unité nationale est laissée aux défilés militaires et aux cérémonies protocolaires. Ce silence nourrit les interrogations et alimente les critiques.

 Le 11 février est une fête consensuelle, née du référendum de 1961 et transformée par Ahmadou Ahidjo en Fête de la Jeunesse. Paul Biya y voit l’occasion de s’adresser directement aux jeunes, de rappeler leur rôle dans la construction nationale et de se présenter comme garant de l’avenir. Ce discours est devenu une tradition, presque un rituel politique. Mais derrière cette mise en scène, certains y voient une manière d’éviter les sujets sensibles, en privilégiant une audience plus malléable et moins contestataire que les élites politiques ou les régions anglophones.

Le 20 mai, en revanche, est une date lourde de controverses. Elle commémore le référendum de 1972 qui a aboli le système fédéral pour instaurer un État unitaire. Si le pouvoir y voit un symbole d’unité, une partie de la population, notamment anglophone, considère cette date comme la fin de leur autonomie. Dans ce contexte, le silence de Paul Biya le 20 mai apparaît comme une esquive tout aussi contestataire. Plutôt que d’affronter les débats sur la légitimité de cette fête, le président préfère manifester silencieusement son désaccord avec cette fête de l’unité nationale.

Depuis plusieurs décennies, Paul Biya a instauré une tradition qui ne trompe personne : son discours annuel du 10 février, veille de la Fête de la Jeunesse, est devenu l’un des rares moments où le président s’adresse directement à la nation. Ce choix n’est pas fortuit. En donnant la priorité à la jeunesse, Biya marque symboliquement le 11 février comme la véritable fête nationale, reléguant le 20 mai à un simple rituel protocolaire. Là où le 20 mai commémore une unité imposée par le référendum de 1972, le 11 février incarne une vision plus consensuelle, tournée vers l’avenir et moins contestée. En réalité, ce discours présidentiel transforme la fête de la jeunesse en fête de la nation, en acte fondateur du Cameroun tel qu’il est aujourd’hui.

 Ce glissement symbolique est lourd de sens. En refusant de s’exprimer le 20 mai, Paul Biya évite de rouvrir les plaies du fédéralisme aboli et des tensions anglophones qui contestent cette date. À l’inverse, le 11 février lui offre une tribune idéale pour réaffirmer son pouvoir, en se présentant comme le guide d’une jeunesse appelée à porter l’avenir du pays. Ce choix politique consacre le 11 février comme la véritable fête nationale, celle qui définit l’identité du Cameroun moderne. Le silence présidentiel le 20 mai devient alors un aveu implicite : l’unité proclamée par les défilés militaires ne suffit pas à cimenter la nation. C’est le discours du 10 février qui, année après année, façonne la mémoire collective et impose une lecture officielle de l’histoire nationale.

Gontran Eloundou
Analyste politique
+237 673 933 132

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